29.11.2009
Saynette n°5
La scène se passe au début des années 2030. Il est midi.
Dans une cité du Neuf-Trois, une gargotte à kébab est prise d'assaut. C'est l'heure du repas et les gens ont faim. Dans le petit établissement se pressent des dizaines de gens bigarrés - deux ou trois blancs, notamment, qui tournent la tête à droite et à gauche pour bien montrer aux autres qu'ils musulmans.
Aux murs pendent des versets du Coran, des drapeaux frappés du quart de lune...
Le service est ultra-rapide. Le client commande son kébab et celui-ci arrive au bout de trente secondes.
- Eh cousin ! dit un jeune musulman, qui fait visiter la région à un coreligionnaire de Roubaix, t'y as vu kom si rapide issi ? Kinze ségondes, jti jure cousin, kinze ségondes y t'as ton shish !
- Ouais bâtard, salfégrav !
- Y après, y dise ki li zarabes ils savent pas travailli !
- Konnahr deuu blancs !
En disant cela, le musulman de Roubaix jette un coup d'oeil réprobateur au blanc barbu placé à côté de lui. Le muallaf répond par un sourire benêt, puis baisse aussitôt les yeux.
Un tenancier arrive et leur donne deux kébabs tous chauds. Emballés dans un mince papier déjà gras, ils sont saisis avec voracités par les deux clients, qui fendent la foule pour retourner à l'extérieur.
- Eh bâââtard, c'est trop cool ! s'exclame le musulman roubaixien, qui, lui, prononce les "é" correctement. Chez nous, sé rapide aussi, mais pa kom sa !
En effet, trente secondes pour un kébab, c'est du jamais vu. Les tenanciers du coin jalousent fortement Farid, celui qui a démarré son business ici et s'est fait en peu de temps une réputation dans toute la cité.
Comment font-ils ?
Le secret est dans l'arrière-boutique, que Farid fait visiter à un de ses amis, Mouloud. Celui-ci, musulman très pieux, tenait depuis longtemps à voir les moyens employés par son ami. Farid, quoique plus proche de l'argent que d'Allah, a fini par accepter.
Mouloud, le suivant, entre par la porte de derrière.
Dans la petite pièce, une dizaine de blancs travaillent à la chaîne. Les divers ingrédients du kébab, notamment la viande grillée, sont placés devant eux ; sur la tête de chacun, on peut voir une oreillette qui leur transmet les commandes une par une. De lourdes chaînes rouillées entravent leurs pieds et leur cou. Deux tenanciers viennent chercher les kébabs en courant ; derrière eux se tient une grosse matrone noire, au corps lippu, avec dans la main droite un fouet noir brillant. Quand l'un des blancs s'écroule ou qu'il ne travaille pas assez vite, elle lui entame le dos d'un puissant coup de fouet.
- Numérôô deux ! Plus vite ! hurle-t-elle.
Elle lève son fouet ; le blanc numéro deux mélange rapidement les tomates, la salade et les tranches de viande dans les pains gras. Son accélération n'empêche pas la matrone d'abattre sur lui son fouet. Foudroyé, il pousse un hurlement suraïgu, puis se relève comme il le peut pour se remettre aussitôt au travail.
Devant la chaîne de montage, un écran plat diffuse en continu une suite d'images mouvantes. On y voit des noirs enchaînés, peinant dans des champs ; des arabes tués par des chevaliers européens pendant les Croisades ; des photos de prisonniers d'Auschwitz au corps osseux...
Tout en fourrant rapidement les ingrédients dans les sandwiches, les blancs voient les images qui passent en boucle sur l'écran. Lithographies, gravures, téléfilms reconstitutifs, tout y passe. Le film passe d'un coup de la couleur au noir et blanc, de l'inanimé au mouvant. Même en travaillant comme ils le peuvent, les ouvriers ne peuvent pas enlever ces images de leur champ de vision. Une espèce de gros bec en plastique les empêche de tourner la tête - de sorte qu'ils ne peuvent voir que leur propre travail et les images sur l'écran.
- Alors, dit Farid, qu'est-ce qué ti en penses ?
- Comment ti peu faire sa ? répond Mouloud, révulsé. Ti fais fabriquer des shish par des kouffars ? Comment si possible ? Si halouf ! Halouf !
- Mi non, fait Farid, conciliant. On li paye pas, il sorte pa di l'arrière-boutik, en fit ils dorment ici. Regarde mon business ! Si imbattable !
- Et si quoi ça ? hurle Mouloud en montrant l'écran du doigt. Pirkoi y'a des photos di juifs ? Ti es pour les juifs ou quoi ? Ti pi pas les mettre dans li martyre kom nous ! Ci hataï di juifs ont mirité s'kizon eu ! Les nazis, la sigonde guerre mondiale, bien fi pour leur gueule !
- Oh, ji suis d'accord. Mais j'i remarqué qu'ils pleuri plus quand on leur montré aussi di photos di juifs de la shoah.
- Pleurer ? Si marrant mais... pirkoi ?
- Pour qu'ils ne protistent pas ! Si des coupables ! Si eux ki nous ont fait di mal ! Il si sentent coupables et il pleure, paske i sentent ke sé nou li victime ! Allah veut ke j'li punisse, j'fé s'kil me dit !
Mouloud sentait secrètement que Farid mentait - ou plutôt, qu'il n'avait pas grand-chose à faire des commandements divins - mais la vision des blancs travaillant à la chaîne le calma. De temps en temps, la matrone noire leur crachait dessus.
- Allah Ouakbar !
- Allah Ouakbar ! répéta Mouloud, en remâchant dans son esprit des doutes qu'il ne pouvait formuler.
L'hôte de Farid réfléchit un instant, puis demanda :
- Mi pour li travail... si ti les fait chiâler, il travaille moin vite !
- Si vri. Mais rien n'est meilleur qu'un kébab quand il est arrosi par les larmes d'un blanc.
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17.11.2009
Les trois religions et nous
L'essence du judaïsme est dans la discrimination entre élus et non-élus, juifs et goys - c'est la distinction fondamentale sur quoi repose la notion de "peuple élu". Je n'irais pas dire que le judaïsme est "raciste", car la notion de racisme est à ce point connotée que son utilisation torpille de l'intérieur toute possibilité de débat constructif. Le mot "discrimination" étant moins connoté et moins racialiste, il me semble ici plus juste.
C'est la croyance en leur élection divine qui a permis aux juifs de se maintenir en tant que peuple, en tant que communauté, chez les autres, au lieu de se diluer parmi eux.
Le christianisme est le rejeton universaliste du judaïsme, celui qui passe du stade de "élus/non-élus" à celui de "élus/électibles". Il redéfinit la notion de juif ("juif" étant à comprendre comme "élu") en l'élargissant à tout homme qui a choisi d'embrasser la foi du Christ, et non à un peuple (ou à une communauté) particulier. Il était déjà présent dans les fondements du judaïsme, en ce que le judaïsme opérait déjà un amalgame du fait et de la valeur en posant une élection divine, une séparation ontologique entre un peuple et un autre, dans le fait, dans l'être même du peuple. En mettant l'accent sur l'individu plutôt que sur le peuple, le christianisme est déjà fondamentalement moderne.
Par rapport au judaïsme, il est à la fois proche et lontain. Proche par le Livre, lointain par sa manière de concevoir l'homme. Lui seul pouvait donner naissance à l'humanisme, combiné à l'excellence hellénique ; le judaïsme reste plus proche d'un humanisme partiel.
L'islam, lui, n'est qu'une version "hardcore" du christianisme, beaucoup plus affirmée sur le plan des règles pratiques et moins soucieuse de métaphysique. Elle conçoit l'humanité de la même manière que lui, du moins originellement, comme une entité à conquérir, à convertir, à phagocyter. Mais là où le christianisme a mis ses pas dans l'évolution de l'Europe, l'islam est resté figé dans ses règles moyenâgeuses et fait régner aujourd'hui une violence d'un autre âge.
Nous autres, européens, avons besoin d'affirmer ce que nous sommes, au besoin par la discrimination.
Mais nous ne sommes pas des juifs - même si ceux-ci peuvent avoir leur place parmi nous. Nous n'avons pas besoin de nous croire intrinsèquement supérieurs aux autres, de nous appuyer sur des fables, des mensonges et des cérémonies venues d'Orient. Nous n'avons pas besoin de procéder à la confusion entre faits et valeurs. Nous pouvons être ce que nous sommes, déployer l'européanité en Europe, sans avoir besoin pour cela d'une croyance en notre élection divine ou d'une supériorité intrinsèque. Nous sommes européens, nous avons fait ceci, nous avons construit cela, nous avons inventé telles choses et telles autres, nous avons conquis le monde. Ce sont les faits qui parlent, les faits et non les croyances. Cela nous suffit.
Nous sommes plus proches du christianisme que de n'importe quelle autre religion, car le culte de la Croix s'est largement européanisé. Les églises, les cathédrales, merveilles d'architecture et d'artisanat, symboles ultimes des capacités occidentales plus encore que de la foi, sont là pour nous le rappeler. Critiquer le christianisme ? Critiquer la morale chrétienne, qui culpabilise, avilit, et en laquelle ses tenants ont tellement peu cru qu'ils ont provoqué eux-mêmes l'émergence du protestantisme ? Peut-être. Mais le christinanisme reste une part de notre héritage.
Certains pourraient me dire que j'accepte sans ciller l'arbitraire de l'Histoire, je répondrais simplement que c'est cet arbitraire-là qui nous a engendrés.
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10.11.2009
Quand l'extrême droite roule en Vélib
LIBERATION.FR : lundi 6 août 2007
Quand l'extrême droite roule en Vélib'
Elles s'appellent "Vélib’ Korps", "Kit Vélib’ 88", "Véliboulogne Boys" ou encore "Blitzkrieg Vélib’". Le soir, elles sortent par dizaines pour occuper la rue. Enquête sur les nouvelles bandes de fachos qui terrorisent les nuits parisiennes.
L’épicerie attaquée il y a deux nuits par une bande de néo-nazis en vélib’ est toujours fermée.
Lorsque Bertrand Delanoë disait vouloir redonner « un peu plus de convivialité, de vie et de dynamisme aux rues de la capitale » au cours du lancement du service Vélib’, il ne pensait sans doute pas à cela. Et pour cause : grâce à la mise en place de parcs de vélos par la ville de Paris, une nouvelle forme de violence urbaine a fait son apparition dans les rues de la capitale ces derniers jours. Leurs faits d’armes ? Agressions, insultes et vols en tout genre.
« Ils sont arrivés tous ensemble sur des vélib’ et ont tout détruit avant de s’enfuir avec des pack de bières. Ils ne m’ont laissé aucune chance » Mounir a bien du mal à cacher son émotion après l’attaque de son épicerie il y a deux nuits dans cette petite rue tranquille du 15e arrondissement. Victime comme tant d’autre de la mise à sac de son commerce par une bande aux idées douteuses … Michael, un témoin, raconte : « ils étaient une bonne trentaine et certains avaient accroché des drapeaux racistes sur leurs guidons. L’un d’entre eux avait une radio dans son porte-bagages qui diffusait de la musique néo-nazie. Quand ils sont passés devant moi ils m’ont tous salué en levant le bras droit, je me serai cru en 1942 ! »
Le groupe dont parle Michael n’est autre que le Vélib’ Korps, l’une des bandes les plus violentes de Paris. Ce sont les mêmes qui se sont distingués par une agression d’un chauffeur de taxi noir dans le quartier des Halles il y a quatre jours. « Leur méthode est simple » raconte un officier des Renseignements Généraux, « ils font un cercle autour d’une voiture et obligent le chauffeur à s’arrêter pour pouvoir ensuite l’agresser en toute impunité » Les services de police avouent ainsi leur impuissance face à un phénomène nouveau difficilement maîtrisable : « ils se déplacent en nombre et rapidement. On peut comparer leurs méthodes d’action à celle des navires de pirates ».
Cependant nos flibustiers en herbe sont bien plus proches de l’Allemagne des années 30 que des Caraïbes du XVIe siècle. Le sociologue Benoît Longuet explique ainsi que « ce qui unit ces nouvelles bandes, ce n’est pas seulement leur attrait pour les agressions et les attaques d’automobilistes en vélib’, mais c’est aussi et surtout leurs penchants idéologiques d’extrême droite » Il admet même que le phénomène pourrait prendre « une ampleur regrettable » si les services de police ne réprimaient pas ces mouvements dans les plus brefs délais.
Reste que la réponse à fournir à toutes ces bandes de cyclistes néo-nazis n’est pas obligatoirement d’origine policière mais peut aussi surgir de la rue. Ainsi, des bandes de Vélib’ de gauche se créent pour contrer la montée de l’extrême droite dans les rues de la capitale. « Nous, on compte pas laisser les Vélib’ à ces mecs là et on estime qu’un foyer de fascisme aussi minime soit-il c’est comme la gangrène, ou tu l’élimines ou t’en crèves et ça c’est clair quoi » Cyril, 21 ans et membre des Red Véliboys, une bande de cyclistes antiracistes, n’y va pas par quatre chemins. Sa bande s’est déjà mesurée aux groupes néo-nazis au cours d’affrontements nocturnes dans les rues de la capitale dont le dernier en date a fait 3 blessés du coté facho. Mais la réponse à apporter aux Vélib’ néo-nazis doit elle être aussi brutale ? « On ne nie pas l’utilité de la violence dans des cas extrêmes et on estime que l’extrême droite est un cas extrême » précise le jeune homme.
Face à l’impuissance des services de police, la ville de Paris, de son côté, a déjà prévu de fermer certaines bornes fréquemment utilisées par les bandes racistes. Pour Manu, membre du Blitzkrieg Vélib’, « cela ne fera que déplacer le problème » Pour ce jeune plombier de 23 ans aux idées bien arrêtées, « il existe des centaines de stations Vélib’ dans toute la ville, en fermer une pour nous freiner c’est les fermer toutes et rien ne nous arrêtera » Le jeune homme voit cependant encore un moyen d’apaiser la situation, « la construction d’une station vélib’ devant le Garage (NDLR : le bar de Batskin, ancien skinhead d’extrême droite) est notre seule revendication. Si la ville de Paris se mettait à la mettre en place, alors je pense que les choses se calmeraient » Tout un programme … Céder face au nazisme ou le combattre ? Voilà bien une question d’actualité à laquelle la mairie de Paris devra désormais s’empresser de répondre à seulement quelques mois des prochaines municipales.
Pascal Dumans
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